Continuing medical education in anesthesiology : survey among the participants of the 25th congress of Société d’Anesthésie-Réanimation d’Afrique Noire Francophone.

octobre 2013, par Bougouma C. , Kaboré Raf , Ouedraogo Nazinigouba , Traore IA , Ki K.B. , Bonkoungou P.Z. , Kinda B , Sanou J

Introduction

Les dernières décennies ont été caractérisées par une évolution rapide des connaissances médicales, tant scientifiques que techniques. Ce renouvellement rapide, avec une demi-vie du savoir médical estimée à 7 ans [1], met en évidence la nécessité de la formation médicale continue (FMC). Dans la plupart des pays avancés, celle-ci est obligatoire, régulière, codifiée dans des procédures de certification et accréditation des praticiens [1-5].
En Afrique subsaharienne, la faiblesse de la démographie médicale demeure la préoccupation principale malgré quelques progrès récents, en particulier dans le domaine de l’anesthésie- réanimation [6]. Peu de données sont disponibles sur la qualité de la formation initiale et la FMC, facteurs importants de qualité des soins [2,5]. De rares études soulignent un besoin important, l’insuffisance d’organisation et de moyens ainsi que l’absence de cadre réglementaire [5,7].
Le but de ce travail était d’évaluer les pratiques et les besoins de formation continue des participants au 25ième congrès de la Société d’Anesthésie- Réanimation d’Afrique Noire Francophone (SARANF), société savante regroupant les praticiens en anesthésie-réanimation d’Afrique francophone de l’ouest et du centre.

Matériel et méthodes

Il s’est agi d’une enquête par questionnaire auto- administré, réalisée pendant le 25ième congrès de la SARANF tenu à Ouagadougou du 27 au 29 Janvier 2010. Un questionnaire anonyme a été distribué à tous les participants présents au deuxième jour du congrès et activement collecté en un seul passage.

Résultats

Deux cent trente trois sur 472 participants ont répondu au questionnaire, soit un taux de réponse de 49,36%. Ils étaient originaires de 14 pays (tableau I) et âgés de 28 à 65 ans avec une moyenne d’âge de 42,48 ± 7,6 ans

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Le sex-ratio était de 2,58. Il s’agissait d’infirmiers anesthésiste-réanimateurs (69,53%), de médecins anesthésiste-réanimateurs (15,88%) et d’étudiants (12%) ; les autres professionnels de santé représentaient 2,59% des participants. La plupart (93,40%) travaillaient dans le secteur public.
Le nombre d’année d’expérience professionnelle variait de 0 à 30 ans avec une moyenne de 9,4 ±7,2 ans. Plus de la moitié (55%) avait moins de 10 ans d’expérience (figure 1).

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Dans 57,80% des cas, les participants ont affirmé bénéficier régulièrement d’une FMC sous forme de congrès (45,79%), de séminaires (40,01%), de stages (10%) ou de cours (4,20%). Les formations se déroulent surtout au niveau national (60,47%) ou
sous-régional (Afrique noire francophone 25,75%) et peu en dehors de la sous-région (13,78%).
Le nombre de formations par an variait de 1 à 15 ; 49,50% des répondeurs ont déclaré une formation annuelle et 87,10% des répondeurs une à trois formations annuelles (figure 2)

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Les formations ont été financées par le service de rattachement du bénéficiaire (32,62%), le bénéficiaire lui-même (16,74%), le ministère de la santé (15,45%) et les industries pharmaceutiques (5,58%) ; presque tous (99,60%) ont reconnu l’impact positif des formations continues, 56,40% affirment qu’elles sont indispensables et 43,60% qu’elles sont utiles.

Discussion

Cette enquête par questionnaire auto-administré à distribution et collecte active a permis de recueillir 233 réponses des participants au 25è Congrès de la SARANF, soit un taux de réponses de 49,36%. Ce taux relativement faible pourrait s’expliquer par le fait que l’auto-administration du questionnaire s’est faite en une seule fois et en pleine conférence, ce qui n’a pas permis à certains congressistes d’y participer. Il est toutefois semblable à celui obtenu lors des enquêtes de ce type [8].
L’origine géographique correspond aux pays membres de la SARANF.
Les participants étaient majoritairement jeunes avec une nette prédominance masculine. En effet, ces caractéristiques reflètent la composition démographique de la profession, en Afrique comme en Europe [6, 8].
La répartition entre médecins et infirmiers spécialisés montre une nette prédominance de ces derniers. Ce constat est identique à celui de Sanou et coll [6] qui avaient noté en 1998, 868 infirmiers anesthésistes contre 122 médecins anesthésistes dans 13 pays d’Afrique noire francophone. Quant au Maghreb, le ratio nombre de médecins / nombre d’infirmiers en anesthésie-réanimation est moins faible : ainsi, au Maroc, l’enquête de Belkrezia et coll, compte 300 médecins anesthésistes contre 1000 infirmiers anesthésistes [9]. L’anesthésie est encore, en Afrique noire, essentiellement pratiquée par des infirmiers spécialisés ou des techniciens supérieurs, très souvent sans encadrement par un médecin [10]. Cela est dû en partie au fait que la formation des infirmiers anesthésistes a pris le pas sur celle des médecins anesthésiste-réanimateurs. Le déficit démographique médical est essentiellement lié à un déficit de formation et au phénomène migratoire : pendant longtemps, la France et la Côte d’Ivoire étaient les deux seuls centres de formation des médecins en anesthésie- réanimation [6,11]. L’ouverture récente de filières de formation dans plusieurs pays (Bénin, Sénégal, Cameroun, Burkina Faso, Gabon, et Mali) permet d’espérer une amélioration. Celle-ci risque d’être lente, les promotions étant numériquement faibles et les expatriations relativement importantes : en 2006, 36 des 57 pays où la pénurie en personnel de santé était jugée critique par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) étaient de l’Afrique subsaharienne, cette pénurie étant imputable au phénomène migratoire [11]. Le recours exclusif aux infirmiers spécialisés, dont des centres de formation ont été ouverts dans la plupart des pays (leur cursus étant plus court et le coût de leur formation moins élevé) risque de perdurer. Cela constitue une entrave à la bonne qualité des soins puisque la morbimortalité est liée au sous-équipement et à la qualification (voire la compétence) du prestataire [7].
La majorité des participants (55%) avait peu d’expérience professionnelle (moins de 10 ans d’expérience). Une FMC de qualité parait particulièrement importante pour ces jeunes praticiens, afin de consolider leurs savoirs professionnels.
L’enquête révèle cependant une faible participation des enquêtés à la FMC : seulement 57,80% des agents bénéficient de formations régulières, alors que de nombreux auteurs insistent sur l’importance de la FMC [2,6,8,12]. On note aussi une faible diversité des types et moyens de formation : les outils tels que les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), les revues médicales, les simulations sur mannequins ne sont guère cités par les enquêtés. Bien que dans notre enquête les congrès soient le type de formation continue le plus rencontré, leur fréquence (45,79%) reste largement inférieure à celle notée par Kua et coll (81%) en France [8]. Cette différence pourrait s’expliquer par le fait que ces auteurs ont mené leur enquête exclusivement sur des médecins anesthésiste-réanimateurs et dans un environnement socio-économique beaucoup plus favorable.
La plupart des formations (60,47%) a lieu au niveau national ; environ un quart des médecins et une part plus faible des infirmiers spécialisés ont l’opportunité de participer aux rencontres sous- régionales. La participation à des rencontres dans les pays du nord apparait rare. Ces données interrogent sur la qualité des formations reçues. En effet, la rareté des personnels de qualification universitaire capables de dispenser des formations de bon niveau, la pauvreté en matériel pédagogique (mannequins, moyens audiovisuels) et la fracture numérique (inaccessibilité des NTIC et de la documentation en ligne) altèrent probablement la qualité des formations dans la plupart des pays. La faible proportion des enquêtés qui pensent que la FMC est utile (43,60%) est probablement en rapport avec la pertinence et la qualité insuffisantes des formations dont ils ont bénéficiées. Il faudrait encourager les formations dans les pays développés, la lecture des revues médicales de référence, l’utilisation des ressources en ligne validées et l’organisation de formations diplômantes tels que les DU (Diplôme Universitaire) et DIU (Diplôme Inter-Universitaire). Un facteur essentiel de développement de la FMC est le financement. Les résultats de cette étude montrent que près de 50% des formations sont financées par les participants eux-mêmes et leurs services respectifs. Compte tenu des faibles revenus des agents, ceci constitue une limitation importante de l’accès à la FMC, et l’idée d’une cotisation obligatoire comme en France apparait irréaliste [5,13]. Les services d’affectation des agents sont la deuxième source de financement, mais ces services ont dans la plupart des cas un budget dérisoire. Quant à l’industrie du médicament et du matériel médical, son implication est limitée, sans doute en rapport avec les faibles parts du marché mondial que représentent ces pays pauvres. Elle devrait être plus généreuse pour les actions de FMC car l’insuffisance de connaissances est source d’utilisation inefficace et irrationnelle des produits [14] ; il importe cependant de rester vigilant sur les dévoiements possibles dus aux conflits d’intérêt. Il faudrait donc d’autres sources de financements tels que des fonds nationaux de FMC [5]. La FMC ne peut prendre son essor sans une implication beaucoup plus forte des ministères chargés de la santé. Les insuffisances de la FMC dans nos pays sont également favorisées par l’absence de règlementation contraignante. Aux USA et en Europe les systèmes de recertification et d’accréditation ont fait la preuve de leur efficacité puisqu’ils y ont contribué à l’essor de la FMC [2-5]. En effet, aux USA, les hôpitaux et compagnies d’assurance n’embauchent et ne valorisent que les médecins certifiés. Ainsi, en 1999, une étude avait montré qu’aux USA 735000 médecins cherchent à acquérir 8 millions de crédits-heures de FMC chaque année et 35 ordres professionnels exigeaient que leurs médecins complètent une moyenne de 32 crédits-heures de FMC par an [5,15]. En Angleterre, les médecins sont soumis à une évaluation continue de leur compétence et seuls ceux qui satisfont aux exigences voient leur nom publié [5,16]. Dans le système de l’accréditation, les organismes chargés de la FMC doivent assurer des formations de qualité [2]. L’instauration de ces systèmes de contrôle de la mise à jour régulière des connaissances médicales oblige les praticiens concernés à se conformer à la règlementation en vigueur afin d’obtenir l’autorisation d’exercer leur métier. Ces expériences devraient inciter les autorités sanitaires à prendre des mesures idoines pour rendre effectivement la FMC obligatoire dans nos pays : il ne suffit pas de la proclamer obligation éthique et nécessité déontologique [2]. On peut aussi relever comme facteurs limitants pour la FMC dans nos pays les problèmes d’organisation : les structures de formation continue sont peu nombreuses et leur activité faible. La création de structures spécifiques compétentes, chargées de l’organisation et de la dispensation des formations ainsi que des organes de contrôle est nécessaire. Les organes chargés de la dispensation des formations et ceux chargés du contrôle doivent être différents et indépendants les uns des autres dans un souci de transparence, d’équité mais aussi de crédibilité.
La très grande majorité des enquêtés reconnait le caractère bénéfique, voire indispensable de la FMC. Cependant, cette enquête montre qu’il n’y a ni programme, ni chronogramme, ni contrôle de la FMC dans les pays d’Afrique noire francophone, comme l’a constaté Tiendrebéogo au Sénégal [5]. La FMC devrait être inscrite dans les priorités des programmes d’amélioration des ressources humaines en santé.

Conclusion

Cette étude a montré que les praticiens en anesthésie réanimation d’Afrique noire francophone bénéficient peu de FMC. Celle-ci se déroule le plus souvent dans un cadre national, apparait de faible qualité, et elle est souvent financièrement supportée par les agents eux-mêmes. La contribution financière des ministères chargés de la santé et des firmes pharmaceutiques est encore dérisoire.
Au regard de l’importance de la FMC pour la sécurité des patients, l’amélioration de la qualité des soins et la performance des systèmes de santé, les autorités en charge de la santé (ministère, ordres professionnels) devraient inscrire la mise en œuvre de politiques cohérentes de FMC dans leurs priorités. Il est urgent de : élaborer une réglementation contraignante, promouvoir la création de structures chargées de la dispensation et du contrôle des formations, assurer la prise en charge financière de la FMC


Références

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